Les Deux Consolés. Voltaire (1756)

septiembre 19, 2011

Le grand philosophe Citophile disait un jour à une femme désolée, et qui avait juste sujet de l’être :  « Madame, la reine d’Angleterre, fille du grand Henri IV, a été aussi malheureuse que vous: on la chassa de ses royaumes ; elle fut près de périr sur l’océan par les tempêtes ; elle vit mourir son royal époux sur l’échafaud. — J’en suis fâchée pour elle, » dit la dame, et elle se mit à pleurer ses propres infortunes. 

« Mais, dit Citophile, souvenez-vous de Marie Stuart, elle aimait fort honnêtement un brave musicien qui avait une très belle basse-taille. Son mari tua son musicien à ses yeux ; et ensuite, sa bonne amie et sa bonne parente, la reine Élisabeth, qui se disait pucelle, lui fit couper le cou sur un échafaud tendu de noir, après l’avoir tenue en prison dix-huit années. — Cela est fort cruel, dit la dame, » et elle se replongea dans sa mélancolie. 

« Vous avez peut-être entendu parler, dit le consolateur, de la belle Jeanne de Naples, qui fut prise et étranglée ? — Je m’en souviens confusément, dit l’affligée. 

Il faut que je vous conte, ajouta l’autre, l’aventure d’une souveraine qui fut détrônée de mon temps, après souper, et qui est morte dans une île déserte. — Je sais toute cette histoire, répondit la dame. 

Eh bien! donc, je vais vous apprendre ce qui est arrivé à une autre grande princesse à qui j’ai montré la philosophie. Elle avait un amant, comme en ont toutes les grandes et belles princesses. Son père entra dans sa chambre et surprit l’amant, qui avait le visage tout en feu et l’oeil étincelant comme une escarboucle ; la dame aussi avait le teint fort animé. Le visage du jeune homme déplut tellement au père, qu’il lui appliqua le plus énorme soufflet qu’on eût jamais donné dans sa province. L’amant prit une paire de pincettes et cassa la tête au beau-père, qui guérit à peine, et qui porte encore la cicatrice de cette blessure. L’amante, éperdue, sauta par la fenêtre et se démit le pied, de manière qu’aujourd’hui elle boîte visiblement, quoique d’ailleurs elle ait la taille admirable. L’amant fut condamné à la mort pour avoir cassé la tête à un très grand prince. Vous pouvez juger de l’état où était la princesse, quand on menait pendre l’amant. Je l’ai vue longtemps, lorsqu’elle était en prison; elle ne me parlait jamais que de ses malheurs. 

Pourquoi ne voulez-vous donc pas que je songe aux miens ? dit la dame. — C’est, dit le philosophe, parce qu’il n’y faut pas songer, et que, tant de grandes dames ayant été si infortunées, il vous sied mal de vous désespérer. Songez à Hécube, songez à Niobé. — Ah ! dit la dame, si j’avais vécu de leur temps ou de celui de tant de belles princesses, et si, pour les consoler, vous leur aviez conté mes malheurs, pensez-vous qu’elles vous eussent écouté ? » 

Le lendemain, le philosophe perdit son fils unique, et fut sur le point d’en mourir de douleur. La dame fit dresser une liste de tous les rois qui avaient perdu leurs enfants, et la porta au philosophe ; il la lut, la trouva fort exacte, et n’en pleura pas moins. Trois mois après, ils se revirent, et furent étonnés de se retrouver d’une humeur très gaie. Ils firent ériger une belle statue au Temps, avec cette inscription : A CELUI QUI CONSOLE.

___________

El gran filósofo Citófilo hablaba un día a una mujer desconsolada, y que tenía motivo justo para estarlo: “Señora, la reina de Inglaterra, hija del gran Enrique IV, fue tan desgraciada como vos; la echaron de sus reinos; estuvo a punto de perecer en el Océano a causa de las tempestades, vio morir a su real esposo en el cadalso. – Lo siento por ella, dijo la dama”; y se puso a llorar sus propios infortunios.

“Mas, dijo Citófilo, acordaos de María Estuardo: amaba muy honestamente a un músico excelente que tenía una hermosa voz de bajo. Su marido mató al músico antes sus ojos; y, pasado el tiempo, su buena amiga y buena pariente, la reina Isabel, que se decía doncella, la hizo decapitar sobre un cadalso tapizado de negro, después de haberla tenido en prisión dieciocho años. – Eso es muy cruel, respondió la dama”; y volvió a entregarse a su melancolía.

“¿Oísteis hablar acaso, dijo el consolador, de la bella Juana de Nápoles, que fue prendida y estrangulada? – Me acuerdo confusamente”, dijo la afligida.

“Es necesario que os cuente, añadió el otro, la aventura de una soberana que fue destronada en mis tiempos después de cenar, y que murió en una isla desierta. – Conozco toda esa historia”, respondió la dama.

“Bien, entonces voy a mostraros lo que le sucedió a otra gran princesa a quien enseñé filosofía. Ella tenía un amante, como lo tienen todas las bellas y grandes princesas. Su padre entró en la habitación, y sorprendió al amante, que tenía el rostro encendido por completo y el ojo fulgurante como un carbunclo; la dama tenía también la color muy animada. El rostro del joven disgustó de tal modo al padre que le aplicó la mayor bofetada que se haya dado jamás en la provincia. El amante cogió un par de tenazas y le rompió la cabeza al suegro, que sanó apenas, y que lleva aún la cicatriz de esta herida. La amante, desesperada, saltó por la ventana y se dislocó el pie; de manera que hoy cojea visiblemente, aunque por otro lado tenga una bonita figura. El amante fue condenado a muerte por haber roto la cabeza a tan gran príncipe. Podéis vos juzgar el estado en que se encontraba la princesa cuando llevaban a colgar al amante. La vi a menudo mientras ella estaba en prisión; no me hablaba más que de sus desgracias. – ¿Por qué no queréis entonces que yo piense en las mías? le dijo la dama. – Es, dijo el filósofo, porque no hay que pensar, y porque habiendo sido tan infortunadas tantas grandes damas, os sienta mal desesperaros. Pensad en Hécuba, pensad en Níobe. – ¡Ah! dijo la dama, si yo hubiera vivido en su época, o en la de tantas bellas princesas, y si para consolarlas les hubieseis contado mis desgracias, ¿pensáis que ellas os habrían escuchado?”

Al día siguiente, el filósofo perdió a su único hijo, y estuvo a punto de morir de dolor. La dama hizo redactar una lista de todos los reyes que habían perdido a sus hijos, y la llevó al filósofo; él la leyó, la encontró muy exacta, y no lloró menos. Tres meses más tarde se volvieron a ver, y se sorprendieron por encontrarse ambos de un humor muy alegre. Hicieron erigir una hermosa estatua al Tiempo, con esta inscripción: AL QUE CONSUELA.

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